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  • Emmanuelle Coratti

LINDA BEDOUET, AGRICULTRICE ET AUTEURE





Que t’évoque l’expression « retour à la terre au féminin » ?

Ça me parle par rapport à mon parcours et ma vision du féminisme. Il y a beaucoup de retard au niveau des acquis sociaux dans l’agriculture, et c’est encore plus vrai quand on parle des femmes. Il y a une urgence à accompagner d’autant plus les femmes dans l’installation, notamment au niveau de l’accès au crédit, les taux d’échecs sont deux fois plus importants que chez les hommes. On fait moins confiance à une femme qui s’installe.  

Or les femmes apportent d’autres dimensions, une sensibilité qui s’inscrit moins dans la compétition, le rendement à tout prix. Les femmes ne fonctionnent pas de la même manière, elles donnent la vie, ont un rapport différent au long terme, une connexion au vivant plus complète.  Les idées « féminines » au-delà des femmes pensent différemment le futur, la transmission, la communication. 


Tu es agricultrice et auteure, ton livre Néopaysannes écrit en 2018 dresse le portrait de 9 agricultrices. Quelle a été la genèse du projet ? Quels sont les points communs de ces femmes ?

Je sortais de l’écriture de mon livre « Créer sa microferme », et je m’étais rendu compte que la plupart des ouvrages étaient écrits par des hommes. Je voulais aussi insister sur les combats menés en parallèle de l’installation, du fait du genre. Une femme seule a des arguments à faire valoir. Partager la façon dont les agricultrices qui s’installent réussissent ou non, en bavent mais s'engagent. Il y a 6 ans le sujet du genre n’était pas fréquemment abordé, c’était assez nouveau et cela me paraissait important. 

Ces 9 femmes ont des métiers divers (éleveuse, semencière, fromagère, bergère, maraîchère, vigneronne…), pour la plupart en reconversion dans le milieu agricole, et mères de famille dont elles assument la charge. Leur point commun c’est leur force de caractère, des personnalités qui ne lâchent pas l’affaire. Je repense notamment à Juliette, cette fromagère de Tahiti qui devait affronter une montagne de difficultés pour lancer la filière, commercialiser, expérimenter. Ça fonctionne très très bien aujourd’hui. Toutes ont en commun le fait de vouloir avancer malgré les obstacles, de les contourner, et une vraie passion qui fait que, même si elles ont pour certaines changé de métier, de modèles, elles ont poursuivi dans le milieu et trouvé des solutions. C’est la résilience qui les unit toutes. La capacité à résister, se relever, sans non plus rester dans la souffrance. Beaucoup de positivité aussi et cela nous a fait un bien fou d’être en lien. 


Tu t’es toi-même convertie à l’agriculture sur le tard, 30 ans. C’est un parcours du combattant. As-tu fait face à des obstacles spécifiquement liés au fait que tu es une femme ?

Je viens de milieux, mannequinat, immobilier, voitures, où j’ai été baignée dans le machisme, et  les représentations physiques. J’ai subi des gestes déplacés, donc j’étais déjà assez sensible à ces sujets. Mais c’est vrai qu’en m’installant, j’ai ressenti un vrai choc, lié aussi au fait que je cumulais plusieurs facteurs : j’étais une femme, métisse, parisienne, non issue du milieu agricole et avec une grande gueule… J’ai dû beaucoup prendre sur moi et faire preuve d’une grosse motivation. J’étais associée à un homme et donc c’était à lui qu’on voulait parler. Maintenant j’ai mon propre éco-lieu, il n’y a pas d’autre interlocuteur sur le lieu. Et les générations évoluent. Aujourd’hui je le ressens moins et la reconnaissance arrive.


Quelle est ta vision de la contribution des femmes aux transitions ?

Ce retour à la terre n’est pas lié qu’à l’agriculture. Les femmes apportent dans les territoires de la collaboration, des projets sociaux, des projets de soin. Cela se diffuse dans d’autres domaines liés aux transitions. Elles portent un message différent, une autre manière de faire avancer des projets, un souci de la communication, du rapport aux émotions. Si les transitions sont beaucoup portées par le féminin, il y a aussi beaucoup de garçons inspirés, de plus en plus dans les jeunes générations, je le constate chez les wwoofers. C’est plutôt encourageant de voir que ces notions de respect, d’équité, de communication des émotions sont assez intégrées. 


Si tu devais lutter contre un stéréotype en particulier, ce serait lequel ?

Je pense à la fragilité. Les femmes ne sont pas du tout fragiles, elles peuvent être très fortes et sont résilientes sur le long terme. Avec des capacités d’y aller ou de ne pas y aller justement du fait d’un sens particulier de l’organisation et de l’articulation des temps et de la gestion de la charge mentale. 


Si tu devais préconiser une initiative pour favoriser le « retour à la terre et féminin » ?

Je favoriserais les groupes de femmes. Dans ma région cela ne mord pas trop, mais je trouve super de pouvoir rassembler des groupes de femmes, autour des sujets contemporains, des modèles économiques, du développement des réseaux. Ce serait d’ailleurs très intéressant de mélanger les domaines et de ne pas rester qu’entre agricultrices mais de mêler aussi des femmes qui travaillent dans les municipalités, les aides européennes, et d’élargir les réseaux. On a besoin de rencontres, on est trop dans le numérique. Il y a besoin de se réunir pour réaliser les transitions. 


Peux-tu nous partager tes Inspirations ? 

J’ai lu "Ainsi soit-elle" de Benoite Groult sur l’histoire de féminisme et ça a été une claque. On est quand même allé très loin dans les inégalités, et cela perdure dans le présent.


Ton vœu ?

Qu’on arrive à embarquer un maximum d’hommes pour nous défendre, incarner nos valeurs et nos droits. Ce n’est pas évident. Certains ont beaucoup avancé sur ce sujet, d’autres ont plus de mal. Or, ce n’est pas un combat de femmes, mais un combat de société. 






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